Quand Heero émergea de la cascade, Wufei était toujours en train
de méditer, assis en tailleur sur la pierre qui affleurait là
où la rivière rencontrait le lac. Il ouvrit un il pour suivre
la progression de l'adolescent, à mi-cuisse dans le courant. Le garçon
secouait la tête comme un chien mouillé, ses mèches trempées
collées à son visage.
-Tu lui as donné ton amulette?
-La tienne aussi, répliqua le garçon laconiquement en escaladant
la pierre.
Il s'assit en tailleur face à Wufei, dans une attitude beaucoup plus
détendue que celle du Chinois. Il était étrange que deux
personnes de classes sociales aussi différentes-- l'adolescent était
vêtu simplement, comme un fils de rônin, voire même de paysan,
alors que le jeune homme portait des kimonos qui ne dépareraient pas
à la cour de l'Empereur-- puissent parler d'égal à égal;
mais aucun des deux ne semblait remarquer le tableau un peu incongru qu'ils
formaient.
-Ah. Pourquoi? S'étonna Wufei.
-Il me plait bien.
-Vraiment?
-Il a des cheveux jusqu'aux fesses, répliqua Heero comme si ça
expliquait tout.
Wufei secoua la tête d'un air faussement désapprobateur.
-Toi et ton fétiche pour les cheveux longs.
-Toi et ton fétiche pour les yeux bleus, rétorqua Heero, ses
propres yeux brillant d'une lueur amusée.
-Il a les yeux violets, objecta Wufei.
-En tout cas, ils ne sont pas noirs.
-Plus sérieusement, pourquoi les lui as-tu donné?
-Il va réparer une injustice, répliqua Heero nonchalamment en
laissant ses doigts traîner dans l'eau; j'ai pensé que ça
te plairait.
Un petit sourire fugace éclaira brièvement le visage sévère
de Wufei.
-Ca c'est ma raison, quelle est la tienne?
-Il est intrépide au point d'être suicidaire.
Le Chinois se mit à rire.
-Tu as gagné, accorda-t-il en laissant ses propres doigts effleurer
ceux de l'adolescent sous l'eau.
oOo
Quand Duo passa enfin les grilles du château et qu'elles se refermèrent
derrière lui, il s'aperçut enfin que son projet de venir dire
ses quatre vérités à Quinze n'était pas simplement
stupide, mais aussi dangereux et totalement imprudent. Le château, sans
être excessivement grand, était peuplé de gardes, autant
de chevaliers, directement importés de leur pays natal, que de Japonais
en armure bizarrement tarabiscotée ou habillés simplement, mais
armés jusqu'aux dents.
Stupide effectivement.
Il allait y rester.
C'était peut être stupide, mais la peur de la mort ne lui avait
jamais fait fermer sa grande gueule. C'était au moins une chose que Howard
lui avait apprise; ne jamais compromettre ses principes.
Un garde attrapa la bride de Deathscythe, juste à la base du mors, pour
éviter de se faire mordre par la jument caractérielle.
-Alors Sir Maxwell? S'enquit-il avec un grand sourire, vous avez vaincu cet
horrible dragon?
Il sursauta quand le regard habituellement sympathique du chevalier se braqua
sur lui, prometteur de mille souffrances.
-Je réclame une audience avec Sir Quinze.
-Heu... bien sûr Sir Maxwell, je vais vous faire annoncer, laissez votre
jument à un palefrenier.
Duo s'exécuta et s'aperçut encore une fois qu'il faisait une
énorme idiotie que quand les rênes de Deathscythe furent confiées
à un garçon d'écurie peu rassuré.
Il hésita quelques secondes.
-Sir Maxwell? Sir Quinze va vous recevoir.
Et avant qu'il ne se déshonore en perdant courage, le chevalier se rua
vers la salle d'audience, aussi vite que son armure le lui permettait.
oOo
-Quand tu m'as dit, "intrépide jusqu'à en être suicidaire",
je ne pensais pas que tu voulais dire incurablement stupide aussi, commenta
Wufei nonchalamment, penché au-dessus d'une vasque emplie d'eau.
La surface était lisse comme un miroir, mais montrait, au lieu du reflet
des deux Asiatiques penchés dessus, une vue parfaite de la salle d'audience
de Quinze.
Comprenant, entre autres, l'image très nette mais heureusement sans
le son de Duo en train de s'époumoner sur l'envoyé de son roi.
Vu l'expression de son interlocuteur, ça ne devait pas être très
poli. Les gardes étaient déjà en train de se rapprocher
pour le mettre aux arrêts.
-On intervient?
-Pas encore, répondit Wufei. Il ne nous a pas appelés, et j'aimerais
voir comment se battent les gaijin.
Dans le miroir, après une mêlée générale
de quelques minutes, les gardes réussirent finalement à saisir
Duo par les bras et le traînèrent hors de la pièce.
-C'était impossible de voir quoi que ce soit, protesta le Chinois.
Le Japonais étrécit les yeux en voyant les bleus fleurissant
sur son visage.
Duo ne se laissa pas traîner sans rien faire et assena un vigoureux coup
de botte ferrée au défaut de l'armure d'un des hommes.
-Ce n'était ni élégant ni loyal, objecta Wufei, vaguement
déçu.
-En tout cas c'était efficace, répliqua Heero.
De nouveau, les gardes se jetèrent sur le gaijin pour le tabasser. Heero
glissa de son perchoir sur le rocher pour se retrouver dans l'eau jusqu'à
la taille.
-Il ne nous a pas appelés, Heero. Tu connais les règles.
-Mais pas lui, et je ne pouvais pas les lui dire, protesta le brun.
Wufei leva une main, lui coupant la parole.
-Attends.
La mêlée dura quelques secondes de plus dans le silence le plus
total, et puis soudainement, alors que Duo en était réduit à
se rouler en boule pour se protéger des coups, ils entendirent une phrase.
-Putain, Heero, si ce truc était censé me protéger...!
Wufei eut un petit sourire amusé.
-On va dire que c'est la manière gaijin d'invoquer.
Heero sourit en réponse et se laissa glisser sous l'eau.
oOo
Duo eut beau se débattre tant qu'il le pouvait, les gardes étaient
nombreux et même quand il arrivait à se débarrasser de l'un
d'eux, un autre prenait vite sa place. Duo était tellement meurtri que
lutter devenait difficile. Ils le firent sortir du château, dans la cour.
Il entendit sa jument hennir bruyamment, et leva la tête pour la repérer.
Elle donnait autant de mal aux gardes que lui-même, mais elle, elle avait
quatre sabots ferrés. Un moment il espéra qu'elle le rejoigne,
mais se rendit vite compte qu'elle avait été solidement attachée.
On l'agenouilla brutalement, et il manqua se casser le menton sur le billot
qui l'attendait.
-Oh putain.
Le bourreau caressait sa hache amoureusement, et Quinze sortait de son palais
pour jouir du spectacle.
-J'suis foutu...
Ce fut à ce moment que le dragon bleu-vert jaillit hors du puits. Evidemment,
vu que Duo avait la joue aplatie contre le billot, il ne vit pas grand-chose,
et se demanda donc pourquoi tout le monde se mettait à crier.
Et puis il vit deux soldats faire un joli vol plané pour s'écraser
à quelques pas de lui. Un grognement d'outre-tombe résonna dans
la cour, couvrant un moment le tumulte. Du coin de l'il, il aperçut
le bourreau reculer d'un pas, de deux, puis partir en courant, et se demanda
s'il n'était pas tombé de Charybde en Scylla. Les soldats qui
le maintenaient s'étaient enfuis, le laissant libre de se retourner,
mais il ne savait pas trop s'il en avait envie, surtout en voyant la manière
dont les gardes se massaient contre les murs à l'autre bout de la cour,
terrorisés.
Et puis il sentit quelque chose le pousser. Les naseaux soyeux de Ichiro se
pressèrent sous sa main, quêtant une caresse.
-Gné?
Duo se retourna-- ou tomba sur les fesses, il n'était pas très
sûr. Le dragon se tenait au milieu de la cour, et l'Européen se
fit la réflexion qu'il avait l'air fichtrement plus grand à sec
qu'à moitié dans l'eau. Les écailles de son dos étaient
hérissées comme la fourrure d'un chat en colère, révélant
leurs bords acérés, et quand il détournait la tête
de Duo, c'était pour montrer les crocs aux autres hommes. Définitivement
un carnivore.
-Heu... Ichiro? Qu'est-ce que tu glandes là? S'étonna-t-il en
s'appuyant au billot pour se relever. C'est Wufei qui t'a envoyé?
Un hurlement survint de la muraille, et Duo se retourna pour apercevoir un
geyser frapper les archers au sommet. Quand l'eau retomba au sol, un autre dragon
se dressait sur les remparts. Etait-ce la distance qui lui jouait des tours?
Il avait bien l'air deux fois plus long que Ichiro. Ses écailles étaient
blanches et irisées, sa crinière et ses longues griffes noires
comme l'ébène.
-C'est ton père?
Le dragon renifla d'un ton qu'il interpréta vaguement comme moqueur.
-TIREZ BON SANG!!! Brailla Quinze en essayant de se mettre à l'abri.
La plupart de ses archers, étant natifs de l'archipel, tombèrent
à genoux et se mirent à prier, sanglotant. Le reste, tous importés
d'Europe, découvrit très vite que les flèches ricochaient
sur les écailles d'un dragon.
Le tonnerre résonna dans un ciel que Duo avait cru sans nuages, et le
dragon blanc plongea. Duo le regarda ondoyer parmi les hommes, les renversant
comme autant de quilles, et perdu dans sa fascination, s'aperçut un peu
tard qu'il lui fonçait droit dessus.
-HO PUTAIN!!! S'exclama-t-il en essayant de courir.
Ichiro jouait à chat de l'autre côté de la cour et ne fut
donc pas d'une grande aide quand les serres noires agrippèrent ses bras
et que le dragon blanc l'arracha au sol.
-LACHE-MOI, LACHE-MOI!!!
En quelques secondes, ils étaient loin au-dessus des remparts, s'envolant
vers un ciel noir et crépitant de foudre.
-Nan, finalement me lâche pas, murmura le jeune homme en mesurant la
distance les séparant à présent du sol.
Il entendit la foudre s'abattre sur le château, couvrant brièvement
les hurlements de terreur, et le dragon blanc s'éloigna vivement.
oOo
Le seul reproche que Duo put faire au long vol qui suivit était que
le dragon ne se déplaçait pas en ligne droite, mais en ondoyant
de gauche à droite et de haut en bas, ce qui était nettement inconfortable
pour l'estomac.
Finalement, après ce qui lui parut des heures de vol, le sol se rapprocha.
Le dragon déposa Duo sur la berge d'un lac, flottant encore sur quelques
pas pour se poser dans l'eau.
-... whoa... J'suis par terre, s'extasia l'Européen, se retenant à
grand-peine d'embrasser le sol. Heu... Merci, ajouta-t-il en faisant un petit
salut. Dis, t'es la mère de Ichiro?
Le dragon blanc lui jeta un regard outré et renifla dédaigneusement.
A ce moment ledit Ichiro jaillit de sous la cascade à une vingtaine
de mètres, que Duo reconnut avec surprise comme étant la cascade
devant laquelle Wufei s'était assis. Sauf que le rocher plat qui lui
avait servi de siège avait disparu, laissant place à une petite
île sur laquelle se dressait une cabane.
-Mais comment j'ai fait pour rater ça? Murmura-t-il.
Un bruit d'éclaboussures le fit se détourner de sa contemplation
ébahie. A quelques pas, dans le lac, les deux dragons faisaient des nuds.
Enfin, c'est ce qu'ils avaient l'air d'essayer. Leurs corps étaient entrelacés
comme des anguilles dans un baril et à chaque fois qu'ils glissaient
hors du nud, c'était pour mieux se renouer.
-J'aimerais bien savoir ce que vous faites tous les deux, commenta-t-il innocemment,
avant de se rendre compte que leurs ébats ressemblaient fort à
ceux de deux serpents qu'il avait vus un jour s'accoupler.
Bon bah au moins maintenant il savait qu'il n'y avait probablement pas de relation
filiale entre eux.
Ce fut avec soulagement qu'il les vit disparaître sous la surface. Il
se releva lentement, ses muscles raides et endoloris, et se rendit compte que
ses vêtements étaient en lambeaux.
-Génial, grommela-t-il.
Peut-être qu'il y avait des vêtements dans la cabane. Avec cette
idée en tête, il se débarrassa des quelques pièces
d'armure qui ne lui avaient pas été arrachées et se mit
à barboter vers l'île.
Il émergeait tout juste quand Wufei ouvrit la porte de la petite maison
et se dirigea vers lui. L'homme lui tendit la main pour l'aider à grimper
sur la berge.
Fatigué comme il l'était, la seule pensée qu'il eut la
force de formuler fut un "Wufei?" stupéfait.
-Vous êtes à l'abri ici, le rassura le Chinois.
-Merci, murmura-t-il en se redressant.
Il fut très surpris de se rendre compte qu'il dépassait le fier,
l'imposant noble d'une bonne demi-tête.
-T'es tout petit-- heu, je veux dire, heu... J'avais pas vu cette île,
s'exclama-t-il pour détourner l'attention de sa bévue.
-Vraiment? commenta Wufei en arquant un sourcil sarcastique.
Duo préféra fermer la bouche de peur de passer pour un cinglé.
Wufei le guida à un rocher sur lequel il s'assit lourdement, épuisé.
-Les dragons m'ont sauvé, dit-il au Chinois, ébahi. Comment ont-ils
su?
-Un homme seul, refusant de se taire et d'obéir à un noble? C'était
à prévoir, répliqua Wufei.
Il tendit la main et donna une pichenette au pendentif, qui se balançait
toujours intact au cou de Duo.
-D'un autre côté... Ces amulettes contiennent de l'eau de la rivière
et du lac, dont les dragons sont les esprits-gardiens.
-... oh. Faudra que je remercie Heero pour le cadeau, murmura l'Anglais en
baissant les yeux sur le talisman. Tu sais où il habite?
-Ici, répliqua Heero en émergeant de la rivière derrière
lui, une nasse à poissons pleine jetée sur l'épaule.
Duo était tellement crevé qu'il sursauta à peine. Il ne
se priva toutefois pas de lui jeter un regard noir.
-Faudrait que t'arrêtes de me prendre par surprise un de ces jours. Je
croyais que c'était chez Wufei, ajouta-t-il, confus.
Quoique la cabane fût sans doute plus adaptée au garçon
qu'au noble, pensa-t-il.
-L'un n'empêche pas l'autre, répliqua Wufei tranquillement.
Heero s'assit dans l'herbe et commença à écailler et vider
les poissons.
-... Ah... Tu es son tuteur? Son oncle?
Wufei répondit. Duo se demanda si sa connaissance de la langue nippone
ne présentait pas quelques lacunes. Ca devait être une erreur de
traduction.
-Pardon?
-Son amant, répéta l'homme aux cheveux de jais en disparaissant
dans la cabane.
Pendant quelques secondes, le seul son fut celui de Heero arrachant les entrailles
des poissons avec un bruit mouillé.
Duo finit par arracher son regard de la porte d'entrée de la cabane
pour fixer Heero. Il avait admis quelque chose qui le ferait brûler au
bûcher en Angleterre avec tant de désinvolture! Leurs coutumes
devaient être très différentes; Duo savait que même
s'ils lui faisaient confiance pour garder le silence, ils auraient dû
présenter au moins une touche de gêne.
Okay, donc ici, les relations entre hommes n'étaient pas considérées
si choquantes. Heero était quand même un gosse.
Avait-il mal jugé de son âge? se demanda-t-il en observant l'autre.
Il était élancé, pas très grand, visiblement en
pleine croissance, et comme tous les Japonais de moins de trente ans, absolument
imberbe. Non, même en se donnant de la marge, Duo ne lui trouvait toujours
pas plus de quinze ans. Seize à la rigueur.
Wufei revint, et Duo lui jeta un regard stupéfait.
-Mais c'est un gosse!! S'exclama-t-il, décidant d'éviter un possible
impair en ignorant l'autre côté du problème.
-Merci bien, répliqua Heero sans lever les yeux vers eux.
-A son âge, une jeune fille serait déjà mariée,
commenta Wufei calmement en posant le pot d'onguent qu'il était allé
chercher sur le rocher.
-Heu, oui mais... bafouilla Duo en les regardant alternativement.
-On ne refuse pas au paon dont les plumes ont tout juste poussé le droit
de faire la roue, affirma Wufei d'un ton impénétrable.
Duo réagit à cette démonstration de sagesse asiatique
comme n'importe quel Européen.
-Gneuh?
-Je suis assez grand pour avoir du poil au cul, je suis assez grand pour baiser,
répliqua le petit brun sans se démonter. Tu devrais te laver avant
qu'on ne traite tes plaies ou elles vont s'infecter.
Duo se leva sur des jambes chancelantes, les joues écarlates. L'image
mentale l'avait pris par surprise et il dut se forcer à éloigner
les yeux du coin d'ombre entre les jambes croisées de Heero, là
où son yukata bâillait. Ce garçon n'avait aucune pudeur.
-Où je peux me laver? Demanda-t-il, évitant soigneusement de
rencontrer leurs yeux.
-Faire chauffer de l'eau prendrait des heures, donc vous avez le choix entre
la rivière et le lac, commenta Wufei.
-Je me fais pas confiance dans la rivière en ce moment, j'ai les jambes
qui flageolent, donc ça va être le lac, plaisanta Duo pour cacher
sa gêne.
Détournant le regard, il ne surprit pas le regard noir que Heero lança
à Wufei, ni le petit sourire triomphalement moqueur que celui-ci lui
renvoya.
Il glissa prudemment le long de la berge, ses muscles las protestant, puis
se rendit compte une fois dans l'eau qu'il portait toujours les lambeaux de
ses vêtements. Il délaça sa chemise sale et trempée
et se retourna pour chercher un endroit où la poser, et se rendit compte
que les deux Asiatiques le regardaient tranquillement.
-... Je... heu... Buisson, décida-t-il en pointant vers un emplacement
où il pourrait se baigner à l'abri des regards.
Il pataugea vers ledit buisson et se déshabilla derrière avant
de retourner à l'eau, puis commença à se frictionner avec
difficulté, l'eau froide engourdissant ses muscles déjà
meurtris.
Le contact contre son dos le fit piailler comme une pucelle outragée.
-Un problème, Duo? demanda Heero de l'île.
Un gros museau blanc reposait sur son épaule.
-Non, non, tout va bien!! S'empressa de répondre Duo avant que Heero
ne décide de venir voir si c'était vrai.
C'était déjà gênant d'être nu devant des gens
qui s'en fichaient, mais des gens de leurs... tendances... c'était passablement
différent.
-Juste une très, très grosse anguille, ajouta-t-il en jetant
un regard mauvais au dragon blanc.
Celui-ci appuyait toujours tranquillement sa grosse tête sur sa petite
épaule.
-T'es lourd, protesta l'Européen. Qu'est-ce que tu fiches ici, t'as
fini de culbuter l'autre?
Après quelques grattouilles, le dragon consentit enfin à enlever
sa tête et s'éloigner un peu, laissant à Duo suffisamment
de place pour se laver. Mais ses anneaux l'entouraient toujours, comme pour
le retenir au cas où il glisserait. Duo se fit la réflexion qu'il
était vraiment plus gros que Ichiro. Rien que sa tête faisait presque
deux fois celle de l'autre, et proportionnellement, il était aussi plus
musclé, plus large de poitrail, et avait largement plus de barbiche au
menton.
Finalement, Duo fut propre, et essaya d'escalader la rive pour récupérer
ses vêtements. Il n'avait pas prévu que les cailloux, sous les
pieds nus, c'était pas pratique.
En fait, il n'y serait sûrement pas arrivé si le dragon blanc
n'avait pas décidé de le pousser du museau.
Directement sous les fesses.
-IYYAH!!!
Heero écarta les branches du buisson d'une main, un yukata sur le bras.
-Pourquoi tu cries?
-Heero!! Regarde pas!! Glapit Duo en essayant de se protéger le plus
possible, sans lâcher prise et retomber dans l'eau.
-J'ai déjà vu un homme nu, tu sais, répliqua le Japonais
en lui tendant la main pour l'aider.
-C'est pas le même contexte, grommela Duo.
-Ca et il n'est pas aussi bien membré. On ne m'avait pas menti sur les
Européens, commenta Heero calmement.
Duo tourna un beau rouge écrevisse.
-Je doute que Wufei apprécie que tu regardes d'autres hommes, bougonna-t-il
en enfilant prestement le yukata.
Heero jeta un regard au dragon blanc en contrebas.
-Si tu le dis. Fei Long, je peux savoir ce que tu fiches ici?
Le dragon était en train de lécher sa crinière soigneusement.
-Ah, il s'appelle Fei Long? Répéta Duo, content du changement
de sujet.
-Oui. C'est le dragon du lac.
-Ah, comme Ichiro est le dragon de la rivière! A propos... Lequel est
la femelle? Je dirais bien que c'est Ichiro, il est tout petit, et Fei Long
a plus de barbichette...
-Ce sont des mâles tous les deux, répliqua Heero en lui jetant
un regard froid.
L'Européen trébucha et manqua tomber dans le buisson.
-Attends, tu veux dire qu'eux aussi... Ils-- enfin, ils... ils sont...
Il ne pouvait trouver ses mots, étant réduit à de vagues
gestes des mains.
-Ils suivent le shûdo, répliqua le brun en se détournant.
-... Là je suis sûr que c'est encore un concept asiatique qui
se traduit pas, grommela Duo en suivant le Japonais dans les buissons.
Heero roula des yeux dédaigneusement.
-La voie du guerrier, essaya d'expliquer l'adolescent en asseyant Duo sur le
rocher.
-... Effectivement, un concept asiatique. J'ai rien compris.
-Vous n'avez pas ça? S'étonna le brun en ramassant le pot d'onguent.
-J'avais cru comprendre que les anciens grecs suivaient eux aussi cette pratique?
commenta la voix cultivée de Wufei.
-Les anciens grecs?
-Oui... Un guerrier et un jeune apprenti, appelé éphèbe
je crois... Ne voulant pas s'émousser au contact de la faiblesse féminine...
Duo vira encore une fois au rouge, ce qui devenait une habitude aux alentours
des deux Asiatiques.
-Ayé j'ai compris, vous pouvez arrêter de m'expliquer.
Les deux amants échangèrent un regard.
-On a rien ajouté, protesta Heero.
-Vous l'avez pensé très fort, répliqua Duo.
Wufei se mit à rire. Duo se rendit compte que la disparition de son
air sévère lui enlevait bien cinq ans. Donc il avait à
peu près son âge à lui, quoi.
Il n'eut pas le temps de s'extasier bien longtemps que Heero tirait sur le
col de son vêtement.
-Hé, tu fais quoi là?
-Tu veux que je te mette l'onguent à travers ton yukata?
-... Touché, accorda Duo de mauvaise grâce en le laissant glisser
de ses épaules.
Il s'assura toutefois que la ceinture restait fermement nouée. Il avait
aussi des bleus sur les fesses et les jambes mais il était hors de question
de laisser le gosse y toucher.
Heero commença à le tartiner, l'air toujours aussi impassible.
Wufei les observa, sans expression apparente, ce qui, Duo commençait
à le réaliser, cachait des pensées qu'il n'avait pas envie
de partager.
-Et maintenant, Duo, que vas-tu faire?
-Heu... je voudrais bien rentrer chez moi, mais ça va être dur
dans les semaines à venir. D'abord je suis à pied, et puis faut
attendre que Quinze arrête de me faire rechercher... Enfin, s'il est encore
en vie après les dragons.
-Donc pour le moment, tu ne peux aller nulle part? Clarifia Heero.
-Voilà.
-Vous êtes le bienvenu ici tout le temps qu'il faudra, répondit
Wufei.
-Heu... Merci... Mais pourquoi vous m'aidez?
-Disons que Quinze n'est pas très apprécié dans les environs...
déclara Wufei en croisant les bras dans ses manches. Il ne respecte pas
nos croyances, bafoue nos traditions, et se montre en général
d'une arrogance et d'une cruauté intolérables. Et puis... vous
nous êtes sympathique, ajouta le Chinois avec un micro sourire. Heero,
il va être temps de dormir.
-Oui, j'arrive, fit le Japonais, juste le temps de finir ça.
Il tendit la main vers le bas du yukata pour soigner les jambes du gaijin mais
celui-ci fut plus rapide et referma le vêtement, non sans gratifier l'adolescent
d'un regard noir.
-Merci Heero, mais je peux finir seul.
Le Japonais haussa les épaules et se redressa, époussetant son
propre vêtement avant de rejoindre Wufei sur le perron surélevé
de la maison. Le Chinois sourit à l'adolescent, repoussant en arrière
une mèche brune du gamin et en profitant pour lui caresser la joue, le
geste à peine visible, presque plus amical que tendre. Duo fit mine de
se tartiner une cheville enflée, mais il ne rata pas l'échange
entre les deux orientaux. C'était.... Embarrassant tout du moins. Certes,
Wufei était quelqu'un de noble et digne, en qui il pouvait avoir confiance,
mais le gamin semblait nettement moins... Réservé. Et les allusions
qu'il faisait étaient franchement osées.
Finalement, l'Anglais se rhabilla correctement, puis ramassa le pot d'onguent
et se dirigea lentement vers l'entrée de la petite cabane. Les portes
étaient grandes ouvertes, les panneaux de papier à l'intérieur
poussés sur les côtés, mais Heero était actuellement
en train de les fermer, préparant la maison pour la nuit. Il avait déjà
délimité une pièce centrale, qui sembla à Duo étonnement
grande par rapport à l'extérieur de la maison, et sur le sol de
laquelle était étalé un immense lit qui occupait presque
toute la chambre.
-Où est-ce que je peux dormir? S'enquit Duo un peu timidement.
-Ici, déclara Wufei en entrant à son tour, débarrassé
de ses lourds kimonos de brocart en faveur d'un yukata plus léger pour
la nuit, mais toujours bien plus fin que celui d'Heero.
-Mais... Et vous?
-Nous n'avons pas d'autre lit, déclara Heero après avoir fermé
le dernier panneau, venant s'asseoir sur le matelas posé au sol.
-Je ne voudrais pas déranger, déclara précipitamment Duo.
-Le futon est assez grand pour trois, l'informa Wufei en repoussant la couverture
pour s'allonger.
Duo hésita à nouveau, surveillant Heero du coin de l'il,
mais l'adolescent se contenta de s'étirer, puis de se coucher près
de Wufei, laissant l'autre côté du lit libre pour l'Anglais.
Lequel se gratta le crâne puis haussa les épaules et vint s'allonger
à son tour, laissant une prudente distance entre le couple et lui.
-Bonne nuit, murmura Wufei, se redressant à peine pour souffler la lanterne.
-'Sumi nasai, marmonna Heero.
-Bonne nuit, répéta Duo, sentant ses yeux se fermer tout seul.
[Où l'on joue au poing-pong...] [Où l'on contemple la métaphysique...]