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Sasuke n'avait jamais remarqué Sakura jusqu'à ce qu'il se retrouve face à face avec son moi intérieur -- et puis face à son poing.
Sûr, il l'a protégée, a considéré ses talents et sa mémoire eidétique comme extrêmement utiles -- sans l'admettre toutefois, parce que ce n'est pas son genre -- mais jusqu'à ce que la Sakura de l'intérieur lui explose à la figure avec toute sa colère et sa vulgarité, il n'avait pas remarqué la personne, la fille derrière la coéquipière. Mais maintenant ses yeux ne sont plus vert tendre comme de l'herbe nouvelle dansant dans le vent; ils sont des émeraudes, dures, acérées; ils le tranchent jusqu'à l'os. Et sa poitrine se soulève comme elle halète entre deux hurlements. Ca le force à remarquer à quel point elle a grandi -- et pas seulement en hauteur. Elle est une femme maintenant, elle est en colère, et elle est magnifique.
Il se demande si c'est ça que Naruto voit en elle, pourquoi il veut toujours aussi désespérément la chérir et la protéger, pourquoi il essaye encore et encore de la faire rire, de la faire sourire. Pourquoi il essaye toujours de flirter avec elle-même s'il sait qu'elle va l'envoyer chier, le mépriser, lui crier des insultes -- ou peut-être que c'est exactement pour ça. Peut-être que Naruto le fait parce que, au moins dans son mépris de lui, elle est honnête, ouverte--elle est réelle. Peut-être que c'est mieux d'être détesté et de se faire gueuler dessus par la vraie Sakura que d'être chouchouté et de subir les gloussements et la fausse politesse d'une simulatrice. Il sait qu'il préférerait encore ses rages et ses passions que sa gentillesse.
Parce que les gloussements, l'attitude convenable, le soi-disant subtil flirt, la féminité exacerbée --il les hait. La Sakura qu'il connaît n'est qu'un rôle. Elle prétend être cette kunoichi douce, moyennement douée, qui sera une épouse fidèle et parfaite et ne voudra jamais rien de plus que de cuisiner et de mettre bas pour son mari. Il n'a pas de temps à perdre avec des gens dont la seule ambition est d'être l'épouse, la poule pondeuse, le laquais de quelqu'un.
Il se demande, comme le sceau de la malédiction le brûle, touches de feu fantôme sous sa peau, si ça fait de lui un hypocrite. Mais non. Devenir le laquais d'Orochimaru n'était que le moyen d'arriver à ses fins.
Bien sûr, le résultat final fut le même. Il était toujours un laquais. Toujours une possession. Toujours une coquille vide, à utiliser, à jeter, à dépouiller comme une vieille peau. Il faut être Naruto pour vouloir encore quelque chose de si inutile, pour toujours s'y agripper si passionnément. Il ne recule jamais, jamais n'abandonne. Il ne comprend pas bon sens et restrictions, il ne comprend pas le mot impossible. C'est pour ça que Sasuke a autorisé Naruto à le ramener à Konoha. Parce qu'il est trop endommagé pour tendre la main et s'agripper à qui que ce soit, mais aussi longtemps que Naruto vivra, brûlera si brillamment, il s'agrippera pour lui. C'est comme ça qu'il est. C'est pour ça que Sasuke l'aime.
Sasuke aime Naruto, cet idiot à la puissance d'une centrale nucléaire qui n'a jamais compris que les rêves ne sont pas censés se réaliser. Et Naruto l'aime, assez pour le ramener -- mais Sasuke ne sait pas où il est sur l'échelle entre amour fraternel et amour vrai, mais être aimé est assez et ça n'a pas d'importance. Naruto adule Sakura aussi, cette fille apparemment ordinaire toujours trébuchant pour trouver son propre nindo. Et Sakura chérit Naruto presque autant qu'elle le déteste, presque comme un frère d'une certaine manière,mais moins qu'elle l'aime lui, Sasuke, froid, sombre, réservé, endommagé. Elle veut le soigner, et peut-être qu'elle saurait comment -- mais elle a toujours été trop douce pour exploser sa coquille comme Naruto le fait.
Cette Sakura --douce, effacée, polie-- est maintenant en train de gronder, lui jetant des regards mauvais de ses yeux d'émeraudes acérés. Elle a l'air de vouloir lui filer un autre coup de poing -- non, en fait, elle a l'air de vouloir sortir un kunai et de le planter là où il le sentira passer. Est-ce qu'il l'écoute ou quoi?!
Non. Il ne l'écoute pas. Il la regarde. Et c'est la première
fois qu'il la voit.