Il y avait quelques vérités inéluctables dans son monde. Deux seulement, en fait.
L'une était que son frère mourrait par sa main.
L'autre qu'ils le suivraient.
C'étaient des vérités qu'il avait refusées. Qu'il avait déniées. Contre lesquelles il avait ragé, qu'il avait essayé de tordre, ou d'ignorer, ou de mal comprendre, volontairement.
Il aimait son frère. Il haïssait son frère. Il le tuerait.
Il faisait partie d'eux. Ils faisaient partie de lui. Ils viendraient.
La conscience de la première vérité avait été claire dès le premier jour, dès la trahison. La seconde avait demandé plus de temps pour fleurir en lui. Jour après jour il avait essayé de la déraciner; mais elle refusait de mourir, et même l'ignorer ne l'avait pas fait se flétrir. Elle repoussait encore et encore, sa tendresse à elle et sa ténacité à lui, s'installant sans façons dans un coin de son âme.
Il l'avait reconnue ouvertement une seule fois. Pas avec des mots. Après cette guerre, et tant de morts, après avoir été forcé de réaliser qu'elle mourrait plutôt que de reculer et de l'abandonner sans défense, qu'il continuerait à se relever, à combattre, jusqu'à ce que plus personne ne puisse les menacer. Après avoir été forcé de réaliser qu'il ferait pareil, même si ça voulait dire se souiller avec un pouvoir qui prenait grand plaisir à corrompre presque tout ce qu'il était.
Presque. Parce que la vérité dans son cur continuait de repousser, encore et toujours, et c'était la seule chose en lui qui ne pouvait être ternie.
Et il le leur avait dit; pas avec des mots. Les mots ne voulaient rien dire. Vêtu de deuil, il leur avait dit que oui, okay, il acceptait qu'ils étaient censés être à ses côtés. Parce qu'ils y seraient, de toute manière, quoi qu'il en dise.
Vous voyez? Je vous attends.
Il l'avait démenti après; avait pensé que la première vérité allait tout incinérer sur son chemin. Il ne voulait pas les voir brûler avec le reste, avec lui. Il les avait blessés pour se punir, pour se prouver que la deuxième vérité était un mensonge réconfortant, auquel il s'agrippait parce qu'il était trop faible pour la première.
Mais il était, ou serait, assez fort pour tuer son frère, et ils faisaient partie de lui.
La main sur la garde d'une épée qui avait été plantée dans le cur de son serpent de maître, la marque morte sur son cou, il marcha vers sa première vérité, attendant que sa deuxième vérité le rejoigne. Parce que les deux étaient impossibles à éviter.
Deux ans, huit mois. Il avait attendu presque trop longtemps, mais ça ne faisait rien. Ils n'allaient plus tarder maintenant.
Il y avait deux vérités inéluctables dans son monde.
L'une était que son frère mourrait par sa main.
L'autre qu'ils le suivraient.
Il ne pouvait pas les en empêcher, et il ne pouvait pas les décourager - et il ne le désirait plus. Ils étaient le plus en sécurité à ses côtés. C'était là qu'était leur place.
Il ne pouvait pas les en empêcher, et ils n'auraient besoin que du plus léger encouragement - pas un mot de nécessaire, seulement une petite pause dans ses pas - et...
Bruits de pas derrière lui. Souvenir de rires. Chaleur. Acceptation. Appartenance.
Il s'arrêta, la tête penchée, sans se retourner.
Vous voyez? Je vous attends.
J'attends.